Jabès, Edmond

Jacob, Max

James, Francis 

Jarry, Alfred 

 

 

 

 

L’âne en peine

 

Un âne avait beaucoup de peine

à raconter sa vie d'âne

à un beau cheval blanc

qui le narguait.

"Exprime-toi comme un cheval ",

lui disait le cheval.

Et l'âne lui répondait:

" Je ne puis que m'exprimer comme un âne

puisque j'en suis un."

Et le cheval irrité lui disait:

"Un âne se tait devant un cheval.

Ne te l'a-t-on pas appris?"

Et l'âne pleurait, pleurait.

Et ses larmes, c'était un matin d'été torride

rafraîchissaient le sol qui, à sa façon,

le remerciait.

 

Edmond Jabès

 

 

 

 

 

 

LA PLUIE

 

Monsieur Youssouf a oublié son parapluie

Monsieur Youssouf a perdu son parapluie

Madame Youssouf, on lui a volé son parapluie

Il y avait une pomme d'ivoire à son parapluie

Ce qui m'est entré dans l'oeil c'est le bout du parapluie

Est-ce que je n'ai pas laissé mon parapluie

Hier soir dans votre porte-parapluies

Il faudra que j'achète un parapluie

Moi je ne me sers jamais de parapluie

J'ai un cache poussière avec un capuchon avec un capuchon pour la pluie

 

Max JACOB


Pour les enfants et pour les raffinés

Paris sur un cheval gris
A Nevers sur un cheval vert
A Issoire sur un cheval noir
Ah! Qu'il est beau
qu'il est beau
Ah! Qu'il est beau
Qu'il est beau!
Tiou!

C'est la cloche qui sonne
Pour ma fille Yvonne
Qui est mort à Perpignan?
C'est la femme du commandant!
Qui est mort à la Rochelle?
C'est la mère au colonel!
Qui est mort à Epinal?
C'est la femme du caporal!
Tiou!

 

Et à Paris papa chéri
Fais à Paris
Qu'est-ce que tu me donnes à Paris?
Je te donne pour ta fête
Un chapeau noisette
Un petit sac en satin
Pour le tenir à la main
Un parasol en soie blanche
Avec des glands
sur le manche
Un habit doré sur tranche
Des souliers couleur orange
Ne les mets que le dimanche
Un collier des bijoux
Tiou!

 

 

C'est la cloche qui sonne
Pour ma fille Yvonne
C'est la cloche de Paris
Il est l'heure d'aller au lit
C'est la cloche de Nogent
Papa va en faire autant
C'est la cloche de Givet
Il est l'heure d'aller se coucher
Ah! non! Pas encore dis
Achète-moi aussi
une voiture en fer
Qui lève la poussière
Par devant et par derrière
Attention à vous
mesdames les gardes-barrière
Voilà Yvonne et son p'tit père

TIOU!

 

Max Jacob

Chanson bretonne

 

 J'ai perdu ma poulette

 Et j'ai perdu mon chat.

 Je cours à la poudrette

 Si Dieu me les rendra.

 

 Je vais chez Jean le Coz

 Et chez Marie Maria.

 Va-t'en voir chez Hérode

 Peut-être il le saura.

 

 Passant devant la salle

 Toute la ville était là

 À voir danser ma poule

 Avec mon petit chat.

 

 Tous les oiseaux champêtres

 Sur les murs et sur les toits

 Jouaient de la trompette

 Pour le banquet du roi.

 

Max Jacob

 

 

La salle à manger

 

Il y a une armoire à peine luisante

Qui a entendu les voix de mes grand-tantes,

Qui a entendu la voix de mon grand-père,

Qui a entendu la voix de mon père.

A ces souvenirs l’armoire est fidèle.

On a tord de croire qu’elle ne sait que se taire,

Car je cause avec elle.

 

Il y a aussi un coucou en bois.

Je ne sais pourquoi il n’a plus de voix.

Je ne veux pas le lui demander.

Peut-être bien qu’elle est cassée,

La voix qui était dans son ressort,

Tout bonnement comme celle des morts.

 

Il y a aussi un vieux buffet

Qui sent la cire, la confiture,

La viande, le pain et les poires mûres.

C’est un serviteur fidèle qui sait

Qu’il ne doit rien nous voler.

 

Il est venu chez moi bien  des hommes et des femmes

Qui n’ont pas cru à ces petites âmes.

Et je souris que l’on me pense seul vivant

Quand un visiteur me dit en entrant :

Comment allez-vous, Monsieur Jammes ?

 

                               Francis James

 


 

L'ENFANT LIT L'ALMANACH

 

L'enfant lit l’almanach près de son panier d'œufs

Et, en dehors des saints et du temps qu'il fera,

Elle peut contempler les beaux signes des cieux :

Chèvre, taureau, bélier, poisson et caetera.

 

Aussi peut-elle croire, petite paysanne,

Qu'au-dessus d'elle, dans les constellations,

Il y a des marchés pareils avec des ânes,

Des taureaux, des béliers, des chèvres, des poissons.

 

 

C'est le marché du ciel sans doute queue lit

Et, quand la page tourne au signe des balances

Elle se dit qu'au ciel comme à l'épicerie

On pèse le café, le sel et les consciences.

  

Francis JAMMES


 

QUAND VIENT L'AUTOMNE

 

 

On voit, quand vient l'automne, aux fils télégraphiques

De longues lignes d'hirondelles grelotter.

On sent leurs petits coeurs qui ont froid s'inquiéter.

Même sans l'avoir vu, les plus toutes petites

Aspirent au ciel chaud et sans tâche d'Afrique.

C'est dur d'abandonner le porche de l'église !

Dur qu'il ne soit plus tiède ainsi qu'aux mois passés !

Oh ! Comme elles s'attristent ! Oh ! Pourquoi le noyer

Les a-t-il donc trompées en n'ayant plus de feuilles ?

La nichée de l'année ne le reconnaît point,

Ce printemps que l'automne a recouvert de deuil.

 

Francis JAMMES

 


 

 

 

 

 

CE SONT LES TRAVAUX DES HOMMES

  

Ce sont les travaux de l'homme qui sont grands :

Celui qui met le lait dans les vases de bois,

Celui qui cueille les épis Piquants et droits,

Celui qui garde les vaches près des aulnes frais,

Celui qui fait saigner les bouleaux des forêts,

Celui qui tord, près des ruisseaux vifs, les osiers,

Celui qui raccommode les vieux souliers

Près d'un foyer obscur, d'un vieux chat galeux,

D'un merle qui dort et des enfants heureux

 

Celui qui tisse et fait un bruit retombant,

Lorsque à minuit les grillons chantent aigrement ;

Celui qui fait le pain, celui qui fait le vin,

Celui qui sème l'ail et les choux au jardin,

Celui qui recueille les oeufs tièdes.

 

 

Francis JAMMES


 

 

 

DUO

 

Dans le taillis

Oyez, oyons

Le gazouillis

De l’oisillon

Sous la charmille

Que l’aube mouille

Perle son trille

Comme il gazouille

 

Dans le taillis

Oyez, oyons

Le gazillon

De l’oisoullis

Sous la charmille

Que l’aube mouille

Perle son trouille

Comme il gazille.

 

               Elle est charmouille

               Non, je bafouille…

 

 

Alfred Jarry