Maritain, Raïssa

Marot, Clément

Martin, Vio 

Marvig, Jeanne

Menanteau, Pierre 

Michaux , Henri 

Mingarelli, Hubert 

Morhange, Pierre 

Mougin , Jules 

Musset, Alfred de

 

 

 

AUTOMNE

 

Une branche sur l'oiseau

Chantait en perdant ses feuilles

L'automne tenait l'archet

Du violon qui gémissait

Dans le vent venu de l'ouest

Murmurant des-choses tristes

Et l'oiseau pleurait tout seul

Fleurissant le sombre ormeau

De ses larmes en corolles

De cristal et d'or nouveau

Et la branche et le moineau

Dans la brume pure et grise

Ont marié leur nostalgie

Au mystère de la nuit.

 

Raïssa Maritain

Maman

Qui coud mes vêtements,

les allonge et ravaude

Sans perdre un seul instant ?

Qui met la «cruche» chaude

Dans mon petit lit blanc ?

C’est maman.

Qui, tout tranquillement,

Accomplit son ouvrage,

Lave l’appartement,

Soigne bien le ménage,

Sait faire un pansement ?

C’est maman.

Qui chaque jour, m’attend

Au sortir de l’école,

Et m’embrasse en riant ?

Qui m’écoute et console

Mes gros chagrins d’enfant ?

C’est maman.

 

Vio Martin  


Peut-être…

 

Peut-être qu’on pourrait,

-Dites, voulez-vous essayer,-

Peut-être qu’on pourrait,

Tout le long de l’année

Garder dans son cœur

La joie de Noël…

Ce serait si doux,

Ce serait si précieux.

On la garderait comme un trésor,

Un trésor qu’on partagerait

Sachant que toujours

Il se réveillerait…

Et à ceux qui, peut-être,

S’étonneraient,

On dirait :

«Mais c’est Noël…

Vous ne le saviez donc pas ?»

 

Vio Martin

Le petit lapin

 

Dans le pré qui vers l'eau dévale,

Un lapin sauvage détale.

Un saut bref, un rapide élan,

Et montrant son panache blanc,

Il fuit vers la forêt prochaine.

Une touffe de marjolaine

L'arrête un peu. Faisant le guet,

Il entr'ouvre un œil inquiet,

Et, seule, son oreille bouge

Un bond brusque dans le foin rouge.

Et, n'entendant plus aucun bruit,

Le nez au vent, humant la nuit

Où déjà la lune se lève,

Assis sur son derrière, il rêve.

  

Jeanne Marvig

 

 

De sa grande Amie

Dedans Paris, ville jolie,
Un jour, passant mélancolie,
Je pris alliance nouvelle
A la plus gaie demoiselle
Qui soit d'ici en Italie.

D'honnêteté elle est saisie
Et crois (selon ma fantaisie)
Qu'il n'en est guère de plus belle
Dedans Paris.

Je ne vous la nommerai mie,
Sinon, que c'est ma grande Amie,
Car l'alliance se fit telle,
Par un doux baiser, que j'eus d'elle
Sans penser aucune infamie,
Dedans Paris.

Clément Marot

 

Dedans Paris, ville jolie…

 

Dedans Paris, ville jolie,
Un jour, passant mélancolie,
Je pris alliance nouvelle
À la plus gaie damoiselle
Qui soit d'ici en Italie.

D'honnêteté elle est saisie,
Et crois, selon ma fantaisie,
Qu'il n'en est guère de plus belle
Dedans Paris.

Je ne vous la nommerai mie,
Sinon que c'est ma grand amie;
Car l'alliance se fit telle
Par un doux baiser que j'eus d'elle,
Sans penser aucune infamie,
Dedans Paris.

 

Clément Marot (1496-1544)

 

 

 

 

 

Ah ! que la terre est belle,

Crie une voix, là-haut,

Ah ! que la terre est belle

Sous le beau soleil chaud

 

Elle est encor plus belle,

Bougonne l'escargot,

Elle est encor plus belle

Quand il tombe de l'eau.

 

Vue d'en bas, vue d'en haut,

La terre est toujours belle,

Et vive l'hirondelle,

Et vive l'escargot !

 

Pierre Menanteau


 

 

LE VIEUX ROSIER

 

Quand pourrai-je me reposer ?

Dit le rosier,

J'ai tant de roses, tant de roses...

C'est en hiver qu'il se repose.

 

Sait-il alors qu'il a porté

Le poids léger du mois de mai

Sait-il encor qu'une autre année

En décembre il portait trois roses

 

0 vieux rosier, ce poids léger,

Accepte-le comme un poète

Qui, sous la blancheur de sa tête,

Voit s'épanouir la beauté !

 

Pierre Menanteau


 

Le premier jour de l’an

 

Les sept jours frappent à la porte.

Chacun d’eux dit : Lève-toi !

Soufflant le chaud, soufflant le froid.

Soufflant des temps de toute sorte

Quatre saisons et leur escorte

Se partagent les douze mois.

Au bout de l’an, le vieux portier

Ouvre toute grande la porte

Et d’une voix beaucoup plus forte

Crie à tous vents : Premier janvier !

 

Pierre Ménanteau


 

Graffiti

 

La belle enfance a dans sa poche

La transparence des couleurs.

Une sphère de sept bonheurs

Pris dans le cristal de la roche.

 

La belle enfance porte aussi

Parmi son trésor innombrable

Le crayon dur, la craie friable,

Outils secret des graffiti.

 

La belle enfance tient l’épure

Qui sur la piste du départ

Lance la tête du têtard

Embarrassée de son enflure.

 

La belle enfance a dans sa main

L’humanité qui se dessine

Et toute simple s’achemine

Vers les lignes de son destin.

 

                               Pierre Ménanteau


DANS LA NUIT

 

Dans la nuit

Dans la nuit

je me suis uni à la nuit

A la nuit sans limites

A la nuit.

 

Mienne, belle, mienne.

 

Nuit

Nuit de naissance

Qui m'emplis de son cri

De mes épis

Toi qui m'envahis

Qui fait houle houle

Qui fait houle tout autour

Et fume, es fort dense

Et mugis

Es la nuit.

 

Nuit qui gît.  Nuit implacable.

Et sa fanfare, et sa plage

Sa plage en haut, sa plage partout,

Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie sous lui

 

Sous lui, plus ténu qu'un fil

Sous le nuit

La Nuit.

 

Henri Michaux


J’ai ouvert la cage...

 

J’ai ouvert la cage

en pensant

il ne partira pas

parce qu’il est bien ici

 

En plus

j’ai posé la cage

sur le bord de la fenêtre

à coté du soleil

il y avait un peu de vent

aussi

et la porte de la cage

s’ouvrait et se refermait

 

Je ne l’ai pas vu

s’envoler

je l’ai vu

sur la branche du tilleul

devant la maison

et comme il y avait du vent

les feuilles de l’arbre

le cachaient par moments

 

Peut-être

qu’il n’était pas assez bien

Ou peut-être

qu’il ne savait pas

je ne sais pas

 

Ce soir

j’irai poser la cage

au pied du tilleul

Hubert Mingarelli


   

J’attends

J’attends la pluie
Dit le désert.
J’attends la paix
Dit le soldat.
J’attends demain
Dit aujourd’hui
J’attends la nuit
Dit la luciole
Moi aussi dit l’astronome
Moi aussi dit l’étoile
J’attends le vent
Dit la fleur de pissenlit
Moi aussi dit l’oiseau
J’attends mon heure
Dit le prisonnier
Moi aussi dit la liberté
J’attends la paix
Dit le soldat
Tu l’as déjà dit
Je sais dit le soldat
J’attends un enfant
Dit la mère
J’attends tout
Dit l’enfant.
 
Hubert Mingarelli

 

 

LA PLUIE

 

La pluie et moi marchions

Bons camarades

Elle courait devant et derrière moi

Et je serrais notre trésor dans mon cœur

Elle chantait pour nous cacher

 

Elle chantait pour endormir mon coeur

Elle passait sur mon front sa peau mouillée

Et humaine ma chère pluie

Elle tendait l'oreille              

Pour savoir si mon chant silencieux était anéanti

 

Elle me met les mains sur les épaules

Et court tant haut dans la plaine du ciel

Et tant me montre les diamants du soleil

Et tant toujours me caresse la peau

Et tant toujours me chante dans les os

Que je deviens un bon camarade

J'entonne une grande chanson

Qu'on entend et les cabarets et les oiseaux

Disent à notre passage Maintenant

Ils chantent tous les deux.

 Pierre Morhange


 

 

 

MILLIERS D’HOMMES

 

Ils sont des milliers

des milliers d'hommes

devant des machines par milliers

 

Leurs milliers de mains

rompent l'acier

leurs milliers de mains

maîtrisent l'acier.

 

Ils sont des milliers et des milliers d'hommes

qui font crier l'acier et trembler le monde.

 

Jules Mougin

*

 

Ballade à la lune
 
 
 C'était, dans la nuit brune,

 Sur le clocher jauni,

                         La lune

 Comme un point sur un i.

  

 Lune, quel esprit sombre

 Promène au bout d'un fil,

                         Dans l'ombre,

 Ta face et ton profil ?

  

 Es-tu l'oeil du ciel borgne ?

Quel chérubin cafard

                         Nous lorgne

Sous ton masque blafard ?

 

N'es-tu rien qu'une boule,

Qu'un grand faucheux bien gras

                         Qui roule

Sans pattes et sans bras ?

 

Es-tu, je t'en soupçonne,

Le vieux cadran de fer

                         Qui sonne

L'heure aux damnés d'enfer ?

 

Sur ton front qui voyage.

Ce soir ont-ils compté

                         Quel âge

A leur éternité ?

 

Est-ce un ver qui te ronge

Quand ton disque noirci

                         S'allonge

En croissant rétréci ?

 

Qui t'avait éborgnée,

L'autre nuit ? T'étais-tu

                         Cognée

A quelque arbre pointu ?

 

Car tu vins, pâle et morne

Coller sur mes carreaux

                         Ta corne

à travers les barreaux.

 

Va, lune moribonde,

Le beau corps de Phébé

                         La blonde

Dans la mer est tombé.

 

Tu n'en es que la face

Et déjà, tout ridé,

                         S'efface

Ton front dépossédé.

 

Rends-nous la chasseresse,

Blanche, au sein virginal,

                         Qui presse

 Quelque cerf matinal !

 

Oh ! sous le vert platane

Sous les frais coudriers,

                         Diane,

Et ses grands lévriers !

 

Le chevreau noir qui doute,

Pendu sur un rocher,

              L'écoute,

L'écoute s'approcher.

   

Et, suivant leurs curées,

Par les vaux, par les blés,

                         Les prées,

Ses chiens s'en sont allés.

   

Oh ! le soir, dans la brise,

Phoebé, soeur d'Apollo,

                         Surprise

A l'ombre, un pied dans l'eau !

 

Phoebé qui, la nuit close,

Aux lèvres d'un berger

                         Se pose,

Comme un oiseau léger.

 

Lune, en notre mémoire,

De tes belles amours

                         L'histoire

T'embellira toujours.

   

Et toujours rajeunie,

Tu seras du passant

                                    Bénie,

Pleine lune ou croissant.

   

T'aimera le vieux pâtre, 

Seul, tandis qu'à ton front

                         D'albâtre

Ses dogues aboieront.

   

T'aimera le pilote

Dans son grand bâtiment,

                         Qui flotte,

Sous le clair firmament !

   

Et la fillette preste

Qui passe le buisson,

                         Pied leste,

En chantant sa chanson.

  

Comme un ours à la chaîne, 

Toujours sous tes yeux bleus

                         Se traîne

L'océan montueux.

   

Et qu'il vente ou qu'il neige

Moi-même, chaque soir,

                         Que fais-je,

 Venant ici m'asseoir ?

   

Je viens voir à la brune,

Sur le clocher jauni,

                         La lune

Comme un point sur un i.

 

Alfred de Musset

Contes d’Espagne et d’Italie (1830)

 

 

Venise

 

Dans Venise la rouge,
Pas un bateau qui bouge,
Pas un pêcheur dans l'eau,
Pas un falot.

Seul, assis à la grève,
Le grand lion soulève,
Sur l'horizon serein,
Son pied d'airain.

Autour de lui, par groupes,
Navires et chaloupes,
Pareils à des hérons
Couchés en ronds,

Dorment sur l'eau qui fume,
Et croisent dans la brume,
En légers tourbillons,
Leurs pavillons.

La lune qui s'efface
Couvre son front qui passe
D'un nuage étoilé
Demi-voilé.

Ainsi, la dame abbesse
De Sainte-Croix rabaisse
Sa cape aux larges plis
Sur son surplis.

Et les palais antiques,
Et les graves portiques,
Et les blancs escaliers
Des chevaliers,

Et les ponts, et les rues,
Et les mornes statues,
Et le golfe mouvant
Qui tremble au vent,

Tout se tait, fors les gardes
Aux longues hallebardes,
Qui veillent aux créneaux
Des arsenaux.

Ah ! maintenant plus d'une
Attend, au clair de lune,
Quelque jeune muguet,
L'oreille au guet.

Pour le bal qu'on prépare,
Plus d'une qui se pare,
Met devant son miroir
Le masque noir.

Sur sa couche embaumée,
La Vanina pâmée
Presse encor son amant,
En s'endormant ;

Et Narcissa, la folle,
Au fond de sa gondole,
S'oublie en un festin
Jusqu'au matin.

Et qui, dans l'Italie,
N'a son grain de folie ?
Qui ne garde aux amours
Ses plus beaux jours ?

Laissons la vieille horloge,
Au palais du vieux doge,
Lui compter de ses nuits
Les longs ennuis.

Comptons plutôt, ma belle,
Sur ta bouche rebelle
Tant de baisers donnés...
Ou pardonnés.

Comptons plutôt tes charmes,
Comptons les douces larmes,
Qu'à nos yeux a coûté
La volupté !

 

Alfred de Musset