Paulin, Louisa 

Pautrat, Pascale 

Paysan, Catherine 

Peret, Benjamin

Périn, Cécile 

Perochon Ernest 

Petel, Pierre 

Peyraube, Marguerite-Marie 

Philombé, René 

Ponge, Francis

Prévert, Jacques 

 

 

 

 

 

La nouvelle année

 

Nouvelle année, année nouvelle,

Dis-nous, qu’as-tu sous ton bonnet ?

J’ai quatre demoiselles

Toutes grandes et belles.

La plus jeune est en dentelles.

La seconde en épis.

La cadette est en fruits,

Et la dernière en neige.

Voyez le beau cortège !

Nous chantons, nous dansons

La ronde des saisons.

 

Louisa Paulin

 

 

 


CHANT DE NEIGE

 

 

L'ange de la géométrie, mon cœur,

Ce matin d'hiver veut nous prendre au piège.

 

L'ange étincelant nous ouvre, mon coeur,

Le blanc paradis des cristaux de neige.

 

Et nous sommes là, fascinés, mon coeur,

Par sa merveilleuse et pure science.

 

Et nous sommes là, prisonniers, mon coeur,

De son ineffable et cruel silence.

 

Louisa Paulin

 

 

 

 

 

Chanson murmurée

 

Je sais un cœur petit comme un bouton de rose,

Chut ! chut ! ne faisons pas de bruit

Afin qu’il repose

Toute la nuit.

 

Je sais un cœur petit comme un bouton de rose,

Chut ! chut !  il vient de s’endormir,

Ne faisons pas de bruit pour que demain il ose

Tout doucement s’ouvrir

                      Louisa Paulin  

 


 

Pauvres champignons

  Quand je vais dans la forêt

Je regarde les champignons

L’amanite elle a la grippe

La coulemelle n’est pas très très belle

La morille est mangée de ch’nilles

Le bolet n’est pas frais, frais, frais

La girolle fait un peu la folle

La langue de bœuf n’a plus l’foie neuf

Le lactaire est très en colère

La clavaire çà c’est son affaire

Le cèpe de son côté perd la tête

Moi, je préfère les champignons d’Paris

Eux, au moins, n’ont pas d’maladies.

Pascale Pautrat


 

 

 

LE BALLON

 

La nuit tombe.

De doux lampions s'allument.

La plage est lisse comme un oeuf.

L'enfant étrenne un ballon neuf

Et le fait monter vers la lune.

La lune tombe

Et le ballon s'allume.

C’est toujours extraordinaire

Que le spectacle d'un enfant

A ras de digue, à la lisière

D'un monde où s'engloutit le temps,

En train de jouer comme si

C'était une affaire d'État,

Tenant la lune entre ses doigts

Comme une médaille, un grigri,

Comme s'il était innocent

Ou plus royal que l'Océan!

 

Catherine Paysan


BÂBORD POUR TOUS


Bâbord détachez mon cerveau bleu

Bâbord éloignez mon voisin de gauche

Bâbord donnez-moi de l'eau potable

Bâbord prenez garde aux montagnes

Bâbord songez à l'arsenic

Bâbord changez l'encre qui est jaune

Bâbord protégez-moi des courants d'air

Bâbord souvenez-vous de l'année dernière

Bâbord souvenez-vous de la chaleur

Bâbord souvenez-vous des promeneurs de cactus

     car nous passons

nous passons et les hirondelles passent avec nous

     mais nous crachons en l'air

et les hirondelles crachent sur nous

Benjamin PERET

 

 

LA COUPE

 

Laisse venir à toi doucement les images

Comme une coupe pure offre-leur ton esprit

Et qu'au cristal de l'eau dans leur fraîcheur surpris

S'inscrivent les reflets légers des paysages.

 

Ne bouge pas.  Bientôt s'en viendront les oiseaux

Apprivoisés poser leur vol près de la coupe.

Des lézards étendront leur corps agile et souple

Au soleil ; et le ciel s’irisera dans l'eau.

 

Sois celui qui se tait, contemple, se recueille,

Le lac calme où s'apaise un instant le torrent

Avant de rebondir dans l'ombre en s'enfuyant

Dans un grand éboulis de pierres et de feuilles.

 

Cécile Périn

 

 

 

 

 

Aube

 

Un invisible oiseau dans l’air pur a chanté.

Le ciel d’aube est d’un bleu suave et velouté.

 

C’est le premier oiseau qui s’éveille et qui chante.

Ecoute ! Les jardins sont frémissants d’attente.

 

Ecoute ! Un autre nid s’éveille, un autre nid,

Et c’est un pépiement éperdu qui jaillit.

 

Qui chante le premier ? Nul ne le sait. C’est l’aurore.

Comme un abricot mûr le ciel pâli se dore.

 

Qui chante le premier ? Qu’importe ? On a chanté.

Et c’est un beau matin de l’immortel été.

 

                                              Cécile Périn


 

Si j'avais une bicyclette,

 

Si j'avais une bicyclette,

J'irais dès le soleil levant,

Par les routes blanches et nettes

J'irais plus vite que le vent.

 

Si j'avais une automobile

Je roulerais au clair matin,

Je roulerais de ville en ville

Jusqu'aux murailles de Pékin.

 

Ernest Perochon

 

 

La mort d’une fourmi

Qui peut dire qu’il a vu
De ses yeux vu
Mourir de vieillesse
Une Fourmi ?
Moi !
Elle allait d’abord,
Avec ses consoeurs,
Les autres fourmis du jardin,
Hardiment
Sur les tuiles.
Puis j’ai remarqué
Celle-là précisément,
Traînant la patte ...
M’en suis approché et notai
Qu’elle avait l’air
Singulièrement
Plus vieille que les autres.
" Ha ? " , me direz vous,
Oui !
Elle ployait sous sa charge...
Avançait, passive,
S’arrêtant de temps à autre,
Comme une aïeule,
Pour reprendre son souffle.
S’arrêta une dernière fois,
S’étendit sur le flanc droit, de tout son long,
Et mourut.
Ses consoeurs continuèrent
De courir
Sans chagrin,
Sans remords,
Sans honte,
Sans fin.

Pierre Petel

 

 

 

 

 

MATIN D'ETE A LA FERME

 

 

Les pigeons -dans le ruisseau clair

Prennent leur petit déjeuner.

Le chat bâille et renifle l'air

En se frottant le bout du nez.

 

Les capucines sur le bord

De la fenêtre et du sommeil

Déplissent leurs pétales d'or

Pour dire bonjour au soleil.

 

L'hirondelle sous la corniche

Pousse un cri aigu dans le vent.

Le chien s'étire dans sa niche

Et gobe une mouche en rêvant.

 

Le petit âne va partir

Au village avec ses couffins. 

Un jour nouveau va se bâtir

Et l'on n'en verra pas la fin.

 

Marguerite-Marie Peyraube

PLAT DE POISSONS FRITS

 

Goût, vue, ouïe, odorat... c'est instantané

Lorsque le poisson de mer cuit à l'huile s'entrouvre, un jour

de soleil sur la nappe, et que les grandes épées qu'il comporte

sont prêtes à joncher le sol, que la peau se détache comme la

pellicule impressionnable parfois de la plaque exagérément

révélée (mais tout ici est beaucoup plus savoureux), ou (com-

ment pourrions-nous dire encore ?)... Non, c'est trop bon ! Ça

fait comme une boulette élastique, un caramel de peau de pois-

son bien grillée au fond de la poêle...

 

Goût, vue, ouïes, odaurades : cet instant safrané...

C'est alors, au moment qu'on s'apprête à déguster les filets

encore vierges, oui ! Sète alors que la haute fenêtre s'ouvre,

que la voilure claque et que le pont du petit navire penche vertigineusement sur les flots,

Tandis qu'un petit phare de vin doré - qui se tient bien ver-

tical sur la nappe - luit à notre portée.

Francis PONGE

 

 

 


L'homme qui te ressemble

 

J'ai frappé à ta porte

pour avoir un bon lit

j'ai frappé à ton cœur

pour avoir un bon lit

pour avoir un bon feu

pourquoi me repousser ?

Ouvre-moi, mon frère ... !

 

Pourquoi me demander

si je suis d'Afrique

si je suis d'Amérique

si je suis d'Europe ?

Ouvre-moi, mon frère ...!

 

Pourquoi me demander

la longueur de mon nez

l'épaisseur de ma bouche

la couleur de ma peau

et le nom de mes dieux ?

Ouvre-moi, mon frère ... !

 

Ouvre-moi ta porte

Ouvre-moi ton cœur

Car je suis un homme

L'homme de tous les temps

L'homme de tous les cieux

L'homme qui te ressemble .. .!

 

René Philombé (Yaoundé, 1977)


 

Etre ange

Etre ange

C'est étrange

Dit l'ange

Etre âne

C'est étrâne

Dit l'âne 

Cela ne veut rien dire 

Dit l'ange en haussant les ailes

Pourtant

Si étrange veut dire quelque chose

Etrâne est plus étrange qu'étrange

Dit l'âne

Etrange est

Dit l'ange en tapant de pieds

Etranger vous-même

Dit l'âne

Et il s'envole

Jacques Prévert


NOEL DES RAMASSEURS DE NEIGE

 

Nos cheminées sont vides

nos poches retournées

ohé ohé ohé

nos cheminées sont vides

nos souliers sont percés

ohé ohé ohé

et nos enfants livides

dansent devant nos buffets

ohé ohé ohé

Et pourtant c'est Noël

Noël qu'il faut fêter

Fêtons fêtons Noël

ça se fait chaque année

Ohé la vie est belle

Ohé joyeux Noël

 

Mais v'là la neige qui tombe

qui tombe de tout en haut

Elle va se faire mal

en tombant de si haut

ohé ohé ého

 

Pauvre neige nouvelle

courons courons vers elle

courons avec nos pelles

courons la ramasser

puisque c'est notre métier .

ohé ohé ohé

 

jolie neige nouvelle

toi qu'arrives du ciel

dis-nous dis-nous la belle

ohé ohé ohé

Quand est-ce qu'à Noël

tomberont de là-haut

des dindes de Noël

avec leurs dindonneaux

ohé ohé ého !

                         Jacques Prévert


POUR FAIRE LE PORTRAIT D'UN OISEAU

 

Peindre d'abord une cage

avec une porte ouverte

peindre ensuite

quelque chose de joli

quelque chose de simple

quelque chose de beau

quelque chose d'utile

pour l'oiseau

placer ensuite la toile

contre un arbre

dans un jardin

dans un bois

ou dans une forêt

se cacher derrière l'arbre

sans rien dire

sans bruit...

Parfois l'oiseau arrive vite

mais il peut aussi bien mettre

de longues années

avant de se décider

Ne pas se décourager

attendre

attendre s'il le faut pendant des années

la vitesse ou la lenteur de

l'arrivée de l'oiseau

n'ayant aucun rapport

avec la réussite du tableau

Quand l'oiseau arrive

s'il arrive

observer le plus profond silence

attendre que l'oiseau entre dans la cage

et quand il est entré

fermer doucement la porte avec le pinceau

puis

effacer un à un tous les barreaux

en ayant pris soin de ne toucher aucune des

plume de l'oiseau

Faire ensuite le portrait de l'arbre

en choisissant la plus belle de ses branches

pour l'oiseau

peindre aussi le vert du feuillage et la fraîcheur du vent

la poussière du soleil

et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été

et puis attendre que l'oiseau se décide à chanter

Si l'oiseau ne chante pas        

c'est mauvais signe

signe que le tableau est mauvais

mais s'il chante c'est bon signe

signe que vous pouvez signer

Alors vous arrachez tout doucement

une des plumes de l'oiseau

et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

 

Jacques PREVERT

 

 

 

Chanson pour les enfants l'hiver

 

Dans la nuit de l'hiver

galope un grand homme blanc

c'est un bonhomme de neige

avec une pipe en bois

un grand bonhomme de neige

poursuivi par le froid

il arrive au village

voyant de la lumière

le voilà rassuré.

Dans une petite maison

il entre sans frapper

et pour se réchauffer

s'assoit sur le poêle rouge,

et d'un coup disparait

ne laissant que sa pipe

au milieu d'une flaque d'eau

ne laissant que sa pipe

et puis son vieux chapeau.

 

Jacques Prévert

 


CHANSON DES ESCARGOTS

QUI VONT A L'ENTERREMENT

 

A l'enterrement d'une feuille morte

Deux escargots s'en vont

Ils ont la coquille noire

Du crêpe autour des cornes

Ils s'en vont dans le soir

Un très beau soir d'automne

Hélas quand ils arrivent

C'est déjà le printemps

Les feuilles qui étaient mortes

Sont toutes ressuscitées

Et les deux escargots

Sont très désappointés

Mais voilà le soleil

Le soleil qui leur dit

Prenez prenez la peine

La peine de vous asseoir

Prenez un verre de bière

Si le coeur vous en dit

Prenez si ça vous plaît

L'autocar pour Paris

Il partira ce soir

Vous verrez du pays

Mais ne prenez pas le deuil

C'est moi qui vous le dis

Ça noircit le blanc de l’œil

Et puis ça enlaidit

Les histoires de cercueil

C'est triste et pas joli

Reprenez vos couleurs

Les couleurs de la vie

Alors toutes les bêtes

Les arbres et les plantes

Se mettent à chanter

A     chanter à tue-tête

La vraie chanson vivante

La chanson de l'été

Et tout le monde de boire

Tout le monde de trinquer

C'est un très joli soir

Un joli soir d'été

Et les deux escargots

S'en retournent chez eux

Ils s'en vont très émus

Ils s'en vont très heureux

Comme ils ont beaucoup bu

Ils titubent un p'tit peu

Mais là-haut dans le ciel

La lune veille sur eux.

 

Jacques Prévert


 

 

LE CANCRE

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu'il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur

 

                                     Jacques Prévert

 


CHASSE À L'ENFANT

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Qu'est-ce que c'est que ces hurlements

Bandit ! Voyou ! Voyou ! Chenapan !

C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant

Il avait dit j'en ai assez de la maison de redressement
Et les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents
Et puis ils l'avaient laissé étendu sur le ciment

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Maintenant il s'est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant

Pourchasser l'enfant, pas besoin de permis
Tous le braves gens s'y sont mis


Qu'est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C'est un enfant qui s'enfuit
On tire sur lui à coups de fusil

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent !

Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau.

Jacques Prévert


PAGE D'ECRITURE

 

 

Deux et deux quatre

quatre et quatre huit

huit et huit font seize

Répétez ! dit le maître

Deux et deux quatre

quatre et quatre huit

huit et huit font seize

Mais voilà l'oiseau-lyre

qui passe dans le ciel

l'enfant le voit

l'enfant l'entend

l'enfant l'appelle

Sauve-moi

joue avec moi

oiseau !

Alors l'oiseau descend

et joue avec l'enfant

Deux et deux quatre...

Répétez ! dit le maître

et l'enfant joue

l'oiseau joue avec lui...

Quatre et quatre huit

huit et huit font seize

et seize et seize qu'est-ce qu'ils font ?

Ils ne font rien seize et seize

Et surtout pas trente-deux

De toute façon

Et ils s'en vont.

Et 1'enfant a caché l'oiseau

dans son pupitre

et tous les enfants

entendent sa chanson

et tous les enfants

entendent la musique

et huit et huit à leur tour s'en vont

et quatre et quatre et deux et deux

à leur tour fichent le camp

et un et un ne font ni une ni deux

un à un s'en vont également.

Et l'oiseau-lyre joue

et l'enfant chante

et le professeur crie

Quand vous aurez fini de faire le pitre

Mais tous les autres enfants

écoutent la musique

et les murs de la classe

s'écroulent tranquillement

 Et les vitres redeviennent sable

l'encre redevient eau

les pupitres redeviennent arbres

la craie redevient falaise

le porte-plume redevient oiseau.

 

Jacques Prévert


En sortant de l'école

En sortant de l'école

Nous avons rencontré

Un grand chemin de fer

Qui nous a emmenés

Tout autour de la terre

Dans un wagon doré

Tout autour de la terre

Nous avons rencontré

La mer qui se promenait

Avec tous ses coquillages

Ses îles parfumées

Et puis ses beaux naufrages

Et ses saumons fumés

Au-dessus de la mer

Nous avons rencontré

La lune et les étoiles

Sur un bateau à voiles

Partant pour le Japon

Et les trois mousquetaires des cinq doigts de la main

Tournant la manivelle d'un petit sous-marin

Plongeant au fond des mers

Pour chercher des oursins

Revenant sur la terre

Nous avons rencontré

Sur la voie de chemin de fer

Une maison qui fuyait

Fuyait tout autour de la terre

Fuyait tout autour de la mer

Fuyait devant l'hiver

Qui voulait l'attraper

Mais nous sur notre chemin de fer

On s'est mis à rouler

Rouler derrière l'hiver

Et on l'a écrasé

Et la maison s'est arrêtée

Et le printemps nous a salués

C'était lui le garde-barrière

Et il nous a bien remerciés

Et toutes les fleurs de toute la terre

Soudain se sont mises à pousser

Pousser à tort et à travers

Sur la voie du chemin de fer

Qui ne voulait plus avancer

De peur de les abîmer

Alors on est revenu à pied

A pied tout autour de la terre

A pied tout autour de la mer

Tout autour du soleil

De la lune et des étoiles

A pied à cheval en voiture et en bateau à voiles

 

Jacques Prévert


 

 

 

Le bonhomme de neige

 

Dans la nuit de l’hiver

Galope un grand bonhomme blanc.

C’est un bonhomme de neige

Avec une pipe en bois.

Un grand bonhomme de neige

Poursuivi par le froid.

Il arrive au village.

Voyant de la lumière, le voilà rassuré.

Dans une petite maison,

Il entre sans frapper,

Et pour se réchauffer,

S’assoit sur le poêle rouge,

Et d’un coup disparaît,

Ne laissant que sa pipe,

Au milieu d’une flaque d’eau,

Ne laissant que sa pipe

Et puis, son vieux chapeau.

 

                               Jacques Prévert

 

LA SEINE A RENCONTRÉ PARIS

 

Qui est là
toujours là dans la ville
et qui pourtant sans cesse arrive
et qui pourtant sans cesse s'en va
C'est un fleuve répond un enfant
un devineur de devinettes.
Et puis l'oeil brillant il ajoute
et le fleuve s'appelle la Seine
quand la ville s'appelle Paris
et la Seine c'est comme une personne
des fois elle court elle va très vite
elle presse le pas quand tombe le soir
des fois au printemps elle s'arrête et
vous regarde comme un miroir.
Et elle pleure si vous pleurez
ou sourit pour vous consoler
et toujours elle éclate de rire quand
arrive le soleil d'été...

 

Jacques Prévert

 


 

QUARTIER LIBRE

 

 

J'ai mis mon képi dans la cage
et je suis sorti avec l'oiseau sur la tête
Alors
on ne salue plus
a demandé le commandant
Non
a répondu l'oiseau
Ah bon
excusez-moi je croyais qu'on saluait
a dit le commandant
Vous êtes tout excusé tout le monde peut se tromper
a dit l'oiseau.

 

Jacques Prévert  Paroles


Le chat et l’oiseau

 

Un village écoute désolé
Le chant d'un oiseau blessé
C'est le seul oiseau du village
Et c'est le seul chat du village
Qui l'a à moitié dévoré
Et l'oiseau cesse de chanter
Le chat cesse de ronronner
Et de se lécher le museau
Et le village fait à l'oiseau
De merveilleuses funérailles
Et le chat qui est invité
Marche derrière le petit cercueil de paille
Où l'oiseau mort est allongé
Porté par une petite fille
Qui n'arrête pas de pleurer
Si j'avais su que cela te fasse tant de peine
Lui dit le chat
Je l'aurais mangé tout entier
Et puis je t'aurais raconté
Que je l'avais vu s'envoler
S'envoler juqu'au bout du monde
Là-bas où c'est tellement loin
Que jamais on en revient
Tu aurais eu moins de chagrin
Simplement de la tristesse et des regrets

Il ne faut jamais faire les choses à moitié."

 

Jacques Prévert

 

Le gardien de phare aime trop les oiseaux

Des oiseaux par milliers volent vers les feux
Par milliers ils tombent par milliers ils se cognent
Par milliers aveuglés par milliers assommés
Par milliers ils meurent.

Le gardien ne peut supporter des choses pareilles
Les oiseaux ils les aiment trop
Alors il dit tant pis je m'en fous
Et il éteint tout

Au loin un cargo fait naufrage
Un cargo venant des îles
Un cargo chargé d'oiseaux
Des milliers d'oiseaux des îles

Des milliers d’oiseaux noyés

 

Jacques Prévert

 

La pêche à la baleine

À la pêche à la baleine, à la pêche à la baleine,
Disait le père d'une voix courroucée
À son fils Prosper, sous l'armoire allongé,
À la pêche à la baleine, à la pêche à la baleine,
Tu ne veux pas aller,
Et pourquoi donc?
Et pourquoi donc que j'irais pêcher une bête
Qui ne m'a rien fait, papa,
Va la pêpé, va la pêcher toi-même,
Puisque ça te plaît,
J'aime mieux rester à la maison avec ma pauvre mère
Et le cousin Gaston.
Alors dans sa baleinière le père tout seul s'en est allé
Sur la mer démontée...
Voilà le père sur la mer,
Voilà le fils à la maison,
Voilà la baleine en colère,
Et voilà le cousin Gaston qui renverse la soupière,
La soupière au bouillon.
La mer était mauvaise,
La soupe était bonne.
Et voilà sur sa chaise Prosper qui se désole :
À la pêche à la baleine, je ne suis pas allé,
Et pourquoi donc que j'y ai pas été?
Peut-être qu'on l'aurait attrapée,
Alors j'aurais pu en manger.
Mais voilà la porte qui s'ouvre, et ruisselant d'eau
Le père apparaît hors d'haleine,
Tenant la baleine sur son dos.
Il jette l'animal sur la table,
une belle baleine aux yeux bleus,
Une bête comme on en voit peu,
Et dit d'une voix lamentable :
Dépêchez-vous de la dépecer,
J'ai faim, j'ai soif, je veux manger.
Mais voilà Prosper qui se lève,
Regardant son père dans le blanc des yeux,
Dans le blanc des yeux bleus de son père,
Bleus comme ceux de la baleine aux yeux bleus :
Et pourquoi donc je dépècerais une pauvre bête qui m'a rien fait?
Tant pis, j'abandonne ma part.
Puis il jette le couteau par terre,
Mais la baleine s'en empare, et se précipitant sur le père
Elle le transperce de père en part.
Ah, ah, dit le cousin Gaston,
On me rappelle la chasse, la chasse aux papillons.
Et voilà
Voilà Prosper qui prépare les faire-part,
La mère qui prend le deuil de son pauvre mari
Et la baleine, la larme à l'oeil contemplant le foyer détruit.
Soudain elle s'écrie :
Et pourquoi donc j'ai tué ce pauvre imbécile,
Maintenant les autres vont me pourchasser en moto-godille
Et puis ils vont exterminer toute ma petite famille.
Alors éclatant d'un rire inquiétant,
Elle se dirige vers la porte et dit
À la veuve en passant :
Madame, si quelqu'un vient me demander,
Soyez aimable et répondez :
La baleine est sortie,
Asseyez-vous,
Attendez là,
Dans une quinzaine d'années, sans doute elle reviendra...


Jacques Prévert

 

 

L'AMIRAL

L'amiral Larima
Larima quoi
la rime à rien
l'amiral Larima
l'amiral Rien.

Jacques Prévert

 

Les belles familles

 

Louis I

Louis II

Louis III

Louis IV

Louis V

Louis VI

Louis VII

Louis VIII

Louis IX

Louis X

(dit le Hutin)

Louis XI

Louis XII

Louis XIII

Louis XIV

Louis XV

Louis XVI

Louis XVII

Louis XVIII

et plus personne

plus rien…

Qu'est-ce que c'est que ces gens-là

Qui ne sont pas foutu de compter jusqu'à vingt ?

  

Jacques Prévert

 

Les animaux ont des ennuis

Le pauvre crocodile n'a pas de C cédille

On a mouillé les L de la pauvre grenouille

Le poisson scie

A des soucis

Le poisson sole

Ça le désole.

 

Mais tous les oiseaux ont des ailes

Même le vieil oiseau bleu

Même la grenouille verte

Elle a deux L avant l'E. [...]

 

Laissez les oiseaux à leur mère

Laissez les ruisseaux dans leur lit

Laissez les étoiles de mer

Sortir si ça leur plaît la nuit

Laissez les p'tits enfants briser leur tirelire

Laissez passer le café si ça lui fait plaisir.

 

Jacques Prévert

 

Le message

 

La porte que quelqu'un a ouverte

La porte que quelqu'un a refermée

La chaise où quelqu'un s'est assis

Le chat que quelqu'un a caressé

Le fruit que quelqu'un a mordu

La lettre que quelqu'un a lue

La chaise que quelqu'un a renversée

La porte que quelqu'un a ouverte

La route où quelqu'un court encore

Le bois que quelqu'un traverse

La rivière où quelqu'un se jette

L'hôpital où quelqu'un est mort.

  

Jacques Prévert